Vente Berès : Chefs-d’oeuvre en péril

VENTE BERES : CHEFS-D’OEUVRE EN PERIL

«Ne vous demandez pas ce que l’Amérique peut faire pour vous; demandez-vous ce que vous pouvez faire pour l’Amérique. » John Fitzgerald Kennedy.

Décembre 2003. Une bombe éclate dans le monde feutré des bibliophiles et des érudits: Pierre Berès, l’un des plus grands et des plus anciens libraires du monde, réputé pour garder jalousement les trésors en sa possession et même à n’en pas révéler l’existence, lève le voile sur 70 parmi les plus belles pièces de sa collection personnelle et accepte de les exposer à la Bibliothèque de Chantilly. Mieux: il consent à ce que des spécialistes agréés par la conservatrice puissent sortir des vitrines et consulter, en dehors des jours d’ouverture, les pièces exposées. C’est ainsi que réapparaissent deux pièces capitales dont on avait complètement perdu la trace: six cahiers autographes du Journal de Stendhal et l’exemplaire dit Royer, abondamment annoté, voire presque récrit en entier pour la première partie, de La Chartreuse de Parme.

Mars 2006. Alors qu’entre temps Berès, aujourd’hui âgé de 93 ans, a décidé de fermer boutique et de liquider le stock de sa librairie de l’avenue de Friedland, des problèmes de succession le conduisent à se séparer de sa collection personnelle. La vente est fixée au 20 juin à l’Hôtel Drouot. Des expositions de prestige sont programmées au Grolier Club de New York et à la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent à Paris. Un catalogue documenté et luxueusement illustré est en préparation. C’est dire que tout est fait pour que les enchères atteignent des sommets et que grand est le risque que les deux pièces qui nous intéressent, we happy few, partent à l’étranger. Il faut savoir, par exemple, que la Pierpont Morgan Library de New York possède déjà l’exemplaire Chaper de la Chartreuse et se dit intéressée par le Royer. Quant aux cahiers du Journal, plusieurs fondations et institutions américaines peuvent facilement, grâce aux moyens financiers dont elles disposent, en envisager l’acquisition. A ce jour, les estimations données par l’expert de la vente se situent à:

•de 500 à 700.000 € pour La Chartreuse
•de 700 à 900.000 € pour le Journal.

Or, il se trouve que la collection Berès ne comprend pas que du Stendhal mais bien d’autres pièces d’auteurs d’importance comparable et de valeur pécuniaire analogue. Aussi la concurrence s’annonce-t-elle rude. Rien que la BnF pourrait se montrer intéressée par une quinzaine de pièces. Il faut donc concentrer nos efforts sur le principal.

Le principal est le Journal. Pourquoi? Parce que la Chartreuse Royer, quel qu’en soit l’intérêt, est bien connu des stendhaliens. Louis Royer, chartiste de formation, conservateur en chef de la Bibliothèque de Grenoble dans l’entre-deux guerres, avait pris soin de relever minutieusement les moindres annotations et d’en publier les plus importantes dès 1935 ; celles qu’il n’avait pas jugé utile de publier l’ont été par Victor Del Litto en 1966. Aujourd’hui l’établissement d’une édition critique de la Chartreuse est donc parfaitement envisageable sans avoir à tenir en main l’original de l’exemplaire en vente, puisque nous avons la transcription Royer conservée à Grenoble.

Pour le Journal , les choses sont tout à fait différentes. Depuis la publication, dans les années 1920-1930, de l’édition Debraye-Royer dans la grande collection Champion, ni Henri Martineau ni Victor Del Litto, ni aucun autre chercheur, n’a eu accès au manuscrit autographe des cahiers en vente. Or, on sait que l’édition Champion est loin d’être toujours impeccable, et même complète. En outre, ce sont les seuls morceaux du Journal de Stendhal qui manquent à la Bibliothèque de Grenoble. L’intérêt de ces pages réside dans le fait qu’elles touchent à des périodes cruciales de la vie professionnelle et sentimentale de Stendhal (séjour à Marseille en 1805, partie du journal de Brunswick, nomination au Conseil d’Etat, récit de la fameuse bataille among the amiable seats (sic) of Montmorency vallée », rupture avec Angela Pietragrua, etc).

Les stendhaliens que nous sommes doivent tout mettre en oeuvre pour qu’au moins ce manuscrit ne sorte pas de France, et dans le meilleur des cas puisse être préempté par l’Etat pour la Bibliothèque de Grenoble. Pour ce faire, il faut que le Ministère de la Culture le déclare «trésor national », de ce fait non exportable. Deux conséquences: (1) le prix s’en ressent, les enchérisseurs étrangers renonçant à acheter; (2) le manuscrit reste en France et l’Etat dispose de deux ans pour l’acheter. Mais idéalement, il faudrait pouvoir obtenir les crédits nécessaires pour acheter immédiatement (une part — le cinquième environ — de la Ville de Grenoble, une part de la Région Rhone-Alpes, le reste du Fonds du patrimoine). Battons le rappel auprès de nos élus, auprès de nos relations. L’été dernier, la France, pour une fois unie, s’est mobilisée pour conserver Danone dans le giron de l’hexagone (si tant est que l’hexagone ait un giron). STENDHAL VAUT BIEN DES YAOURTS. Amis, levons-nous tous, non pas pour Danette, mais pour les cahiers du Journal.

Jacques Houbert

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